01.09.2009
Maladie infantile
« Notre bonne tenait le chevreau blanc dans son bras gauche arrondi en corbeille, comme un bébé, et elle lui donnait le biberon. Lui tétait, goulûment, béâtement. On sentait que le lait coulait à travers tout son corps, tiède et doux, onctueusement nourricier. C’était un chevreau bienheureux… Et tout à coup, comme un voile se déchire, un sentiment horrible m’envahit. Je dus crier, hurler, bouleversé par un désespoir que je ne pouvais, que je ne pourrais supporter. Aux questions, aux adjurations ne répondaient que mes plaintes et mes cris. Impossible de me calmer. Je m’élançais vers la fenêtre. Je répétais : « Assez ! Assez ! » Un jet froid me flagella les joues, me glaça odieusement le cou, les épaules, le cœur même. Mon oncle venait de me jeter un verre d’eau à la figure. Pauvre bout d’homme, en proie déjà à ce drame personnel ! Sentir ainsi de toutes ses forces, est-ce donc penser ? « Tout seul ! Tout seul ! Affreusement seul ! Tous ces gens qui acceptent, qui sont complices. Ils vont le tuer, le tuer ici à la maison ! Comment les aimerais-je désormais, eux que j’aime ? Et moi, et moi, devrais-je donc accepter un jour ? Le faudra-t-il ? Pourquoi ? Pourquoi ? » se souvient Maurice Genevoix dans « Tendre bestiaire » (édition Plon, 1969, p. 299). Cette éducation à l’insensibilité est initiée dès l’enfance par la plupart des parents. Elle trouve sa juste logique dans l’éducation à la méfiance à l’égard de l’animal, puis l’éducation à la non prise en considération de ce même animal comme être sensible. L’animal est acheté ou adopté selon le bon plaisir de l’enfant, puis rejeté quand le petit maître en a assez de son jouet. Arrive enfin la dernière étape : la banalisation de la cruauté et de la mise à mort par le biais de rites initiatiques (par exemple le massacre de dauphins par des adolescents aux Iles Féroé), l’apprentissage de la pêche ou de la chasse, la participation aux premières courses de taureaux… L’enfant est devenu un homme. Oubliés les ours en peluche, les animaux héros de ses BD ou dessins animés, les parenthèses enchantées au zoo. D’être de fascination, l’animal est ravalé au rang des oubliés et au statut d’objet. Entre temps, le petit homme aura appris l’insensibilité à l’égard du vivant, la méfiance, l’irrespect à l’égard de l’Autre, sous peine d’être ridiculisé pour sa mièvrerie par ses semblables frères et sœurs humains qui taxent de maladie infantile, la sensibilité.
09:04 Publié dans animal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : animal, animaux, bête, bêtes, droits de l'animal, sensibilité, enfance, enfant



Commentaires
La sensibilité est une espèce en voie d'extinction à l'égard des animaux évidemment mais aussi à l'égard de l'ensemble du vivant. A quand une société où la sensibilité à l'égard du vivant sera érigée comme valeur suprême ????
Ecrit par : Christophe | 10.09.2009
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